Les promesses, les limites et les enjeux du quantique
L'informatique quantique doit encore surmonter des obstacles majeurs : qubits fragiles, erreurs, passage à l'échelle et correction complexe. Elle soulève aussi de nouveaux enjeux pour la cybersécurité.
Le calcul quantique repose sur des états particulièrement fragiles. Une variation de température, un champ électromagnétique, une imperfection dans une opération ou simplement une interaction avec l'environnement peut perturber un qubit.
Cette perte progressive des propriétés quantiques est appelée décohérence. Lorsqu'elle intervient pendant un calcul, l'information peut être altérée avant que le résultat soit obtenu. Les opérations elles-mêmes ne sont pas parfaites et introduisent également des erreurs.
Le problème devient plus difficile lorsque les circuits s'allongent : chaque nouvelle opération constitue une occasion supplémentaire d'introduire une erreur. Construire un ordinateur quantique utile ne consiste donc pas uniquement à augmenter le nombre de qubits, mais à maintenir leur qualité pendant toute la durée du calcul.
Corriger les erreurs sans lire les qubits
Les ordinateurs classiques utilisent déjà des mécanismes de correction d'erreurs. Mais dans un système quantique, il n'est pas possible de copier librement l'état d'un qubit ou de l'observer directement sans perturber l'information qu'il contient.
La quantum error correction contourne ce problème en répartissant l'information sur plusieurs qubits physiques. Ensemble, ils peuvent former un logical qubit, c'est-à-dire un qubit abstrait protégé contre certaines erreurs. Des mesures auxiliaires permettent de détecter des anomalies sans mesurer directement l'information logique.
Cette protection a toutefois un coût : un seul logical qubit peut nécessiter de nombreux physical qubits ainsi que des opérations supplémentaires. Plus la correction devient robuste, plus les besoins en matériel et en contrôle augmentent. La recherche vise donc autant à améliorer la qualité des qubits qu'à réduire le coût de leur protection.
Physical qubit
Qubit réellement présent dans la machine et directement exposé au bruit et aux erreurs.
Logical qubit
Information quantique encodée dans plusieurs physical qubits afin de mieux résister aux erreurs.
Fault tolerance
Capacité à poursuivre un calcul fiable même lorsque certaines opérations physiques produisent des erreurs.
Passer de quelques qubits à une machine complète
Ajouter des qubits ne suffit pas. Il faut aussi pouvoir les fabriquer de manière reproductible, les contrôler individuellement, créer les interactions nécessaires entre eux, les mesurer et acheminer une quantité croissante de signaux sans introduire trop de bruit.
Chaque technologie présentée au chapitre précédent rencontre ses propres contraintes. Les systèmes supraconducteurs nécessitent notamment une cryogénie poussée, les ions piégés des systèmes de contrôle optique complexes, tandis que les architectures photoniques ou à atomes neutres doivent résoudre leurs propres problèmes de génération, de pertes, de contrôle ou d'interconnexion.
Le passage à l'échelle est donc un problème d'architecture globale. Il concerne les qubits, mais aussi l'électronique, l'optique, le refroidissement, le packaging, les interconnexions, les logiciels de contrôle et les mécanismes de correction d'erreurs.
Un avantage qui dépend du problème
La théorie montre que certains algorithmes quantiques peuvent offrir des gains considérables par rapport aux méthodes classiques. Cela ne signifie pas pour autant qu'un ordinateur quantique accélérera tous les logiciels.
Comme nous l'avons vu dans le chapitre sur les applications, le calcul quantique vise des classes précises de problèmes. Pour de nombreuses tâches, les ordinateurs classiques resteront plus simples, moins coûteux et parfaitement adaptés.
Il faut également comparer une approche quantique aux meilleures méthodes classiques disponibles, qui continuent elles aussi de progresser. Démontrer qu'un calcul est possible sur une machine quantique ne suffit donc pas : l'enjeu est de montrer qu'il apporte un avantage pratique, reproductible et suffisamment important pour justifier les ressources nécessaires.
La cybersécurité doit anticiper le risque
L'un des enjeux les plus concrets apparaît avant même l'arrivée d'ordinateurs quantiques fault-tolerant à grande échelle. L'algorithme de Shor montre qu'un ordinateur quantique suffisamment puissant pourrait compromettre des systèmes de cryptographie à clé publique largement utilisés, notamment ceux fondés sur la factorisation ou les logarithmes discrets.
Il n'est toutefois pas nécessaire d'attendre une telle machine pour agir. Des standards de post-quantum cryptography ont déjà été définis afin de protéger les infrastructures classiques contre les attaques quantiques futures.
Le défi est considérable : la cryptographie est intégrée aux systèmes d'exploitation, réseaux, certificats, applications, équipements industriels et matériels qui peuvent rester en service pendant de nombreuses années.
Distinguer potentiel scientifique et promesse commerciale
L'informatique quantique possède des bases scientifiques solides et certains algorithmes disposent d'avantages théoriques démontrés. Mais cela ne permet pas de conclure que toutes les applications annoncées seront réalisables, ni qu'elles apporteront nécessairement un bénéfice économique.
Les performances d'une machine ne peuvent pas non plus être résumées à son nombre de qubits. Leur qualité, leur connectivité, les taux d'erreur, la profondeur des circuits réalisables et les ressources nécessaires à la correction d'erreurs sont déterminants.
Il faut donc distinguer trois niveaux : ce qui est démontré mathématiquement, ce qui est démontré expérimentalement et ce qui est réellement utile dans un contexte industriel. Cette distinction permet d'évaluer les progrès sans minimiser le potentiel du quantique ni transformer des résultats de recherche en promesses prématurées.
L'enjeu n'est plus seulement de démontrer que le calcul quantique fonctionne. Il faut parvenir à contrôler suffisamment de qubits avec suffisamment peu d'erreurs pour résoudre un problème utile mieux que les meilleures alternatives classiques, tout en préparant dès aujourd'hui les systèmes numériques aux conséquences que cette technologie pourrait avoir.
Sources
- NIST : Quantum Computing Explained : www.nist.gov
- NIST : What is Decoherence? : www.nist.gov
- Nature : A series of fast-paced advances in Quantum Error Correction : www.nature.com
- Nature : High-threshold and low-overhead fault-tolerant quantum memory : www.nature.com
- Nature : Quantum error correction below the surface code threshold : www.nature.com
- IBM : Approach to fault tolerance : quantum.cloud.ibm.com
- NIST : Post-quantum cryptography : www.nist.gov
- NIST : What Is Post-Quantum Cryptography? : www.nist.gov
- NCSC : Timelines for migration to post-quantum cryptography : www.ncsc.gov.uk
- ANSSI : Cryptographie post-quantique (PQC) : cyber.gouv.fr